Okna Tsahan Tzam, avril 2001

Okna Tsahan Tzam, avril 2001

Que veux dire votre nom?
C’est ma grand-mère qui m’a donné ce nom. Tsahan Zam, c’est « la route blanche », car je suis né sur le chemin du retour des Kalmouks vers leurs terres de Sibérie après la déportation. On m’a donc appelé « la route blanche », ce qui veut dire aussi « heureux », car le retour était joyeux. C’était en 1957…
(ndlr: En 1943, Staline a décidé de déporter TOUT le peuple kalmouk en Sibérie. En 1957, Khrouchtchev a autorisé le peuple kalmouk a retrouver sa steppe et reconstituer la République de Kalmoukie)

D’où venez-vous?
Je suis né en République de Kalmoukie, dans la ville d’Elista. Les kalmouks sont des mongoles occidentaux. Ils sont venus de l’Altai au bord de la Volga et y sont depuis quatre siècles. Je suis de la lignée des Ik Boukhus Baaktoudi dont faisait partie Elan Ovla, célèbre chanteur de « djangar » du début du siècle. Le premier livre sur le « djangar » a d’ailleurs été écrit d’après ses chansons.

Est ce que les kalmouks sont toujours nomades?
La vie traditionnelle des kalmouks est depuis l’origine une vie nomade. Aujourd’hui les kalmouks sont devenus sédentaires et ont cessé toute vie nomade. Il s’est produit un changement de mentalité, de psychologie, de mode de vie chez les kalmouks et il s’en est suivi une crise de société. Aujourd’hui, il nous faut étudier plus profondément notre culture, conserver nos poèmes épiques, préserver notre vie nomade et l’élevage, notre mode alimentaire, hérité des anciens. Toutes ces règles sont écrites dans le « djangar ».

Qu’est ce que le « djangar »?
Le « djangar », c’est une source d’information ancienne, qui nous donne des règles de vie et nous aide à bien nous orienter. C’est la philosophie de vie d’un homme que personne ne rassure, que personne ne trompe, et à qui personne ne promet le bonheur après la mort. Le « djangar » dit qu’il faut vivre, aimer la nature, sa patrie, aimer les autres et passer la majeure partie de son temps à vivre dans le vrai. Le « djangar » donne aussi des conseils pratiques: en ce qui concerne, par exemple, l’équipement d’un cheval, il dit que sous la selle, il faut toujours mettre quelques couches de feutre, dans le sens du poil, sinon, le cheval peut avoir des boutons, des callosités. Le « djangar » existera toujours car c’est une source d’information pour les kalmouks. C’est un modèle de vie, de culture, de cosmos. Au départ, Djangar, c’est le « Khan de l’univers », « l’homme qui aime tout le monde ». Il y a un soleil dans le ciel et sur la terre, il y a un homme qui doit prendre soin de la paix. Djangar tient dans ses mains le drapeau jaune qui représente le soleil. L’idée principale du « djangar » est que tout le monde vive paisiblement et en bonne intelligence sur notre Terre, qui est notre Mère. Nous sommes tous les feuilles d’un arbre. Le « djangar », c’est aussi l’idée de la réunion du Monde, de l’accord entre les êtres et de la prospérité.

Pourquoi chantez-vous le Djangar?
Quand j’étais petit, on m’appelait « le petit vieillard » car je préférais écouter les vieux sages que jouer avec les autres enfants. C’était l’époque communiste, j’ai terminé l’école, effectué mon service militaire, et après l’obtention de mon diplôme d’ingénieur, j’ai commencé à travailler. Mais durant cette période, je ne me sentais pas satisfait. Je sentais que je n’avais pas de raison d’être, que tout ce que je faisais, ce n’était pas moi, ce n’était pas mon chemin. J’aimais beaucoup la poésie du « djangar », que je chantais déjà, mais seulement pour mes amis. En 1987, j’ai commencé à chanter le « djangar » en public à l’occasion de l’anniversaire de Djangar, célébré en 1990.

A cette époque, j’ai également commencé à faire des rêves étranges: dans l’un d’entre eux, un vieillard m’a dit que j’aurais dû chanter le « djangar » depuis mon adolescence. J’ai alors fait d’autres rêves qui ont continué à m’orienter mais je ne voulais toujours pas chanter. J’avais honte, j’avais peur du public, mais des forces mystérieuses me poussaient à chanter.

A l’occasion de l’anniversaire de Djangar, j’ai reçu le titre de Djangarchi, joueur officiel de « djangar ». Une fois la fête passée, je pensais laisser ma dombra tranquille et retourner au travail. C’est alors qu’on m’a invité à Paris pour participer à un festival. Cela m’a donné envie de poursuivre une mission qui aurait pu s’éteindre si des forces mystérieuses, des liens cosmiques, ne l’avaient pas empêché. J’ai fait plusieurs tournées en France, j’ai chanté, j’ai redoublé d’énergie, c’est une histoire surprenante. Je sens toujours quelque chose qui me mène. Notre rencontre d’aujourd’hui n’est d’ailleurs pas fortuite.

Parlez-nous des chevaux…
Le cheval est un sujet traditionnel des kalmouks. On ne pourrait pas imaginer Djangar sans son cheval. Le cheval est l’ami principal de l’homme, il partage avec lui la joie et le chagrin et l’aide à vivre. Il n’y a pas un seul kalmouk qui reste indifférent aux chevaux. Ils évoquent des sentiments étranges mais positifs. Pour choisir un bon cheval, nous n’avons pas besoin de voir son passeport. Un kalmouk peut ne jeter qu’un coup d’œil parmi des chevaux et savoir immédiatement lequel sera le meilleur. Nous connaissons les secrets de l’anatomie du cheval, la façon dont il court, celle dont il respire, ses dents, sa crinière etc.… Et tout cela, on l’apprend grâce au « djangar ». C’est pareil pour les hommes, on peut faire la différence et dire qui va devenir Khan. Le ciel a créé un homme raisonnable, intelligent. La règle principale de la vie c’est d’agir avec sagesse, et le ciel s’occupe du reste.

La dombra, est-ce un instrument traditionnel?
La dombra est l’instrument préféré des kalmouks. La dombra a deux cordes comme le blanc et le noir, comme le jour et la nuit. L’une signifie l’instrument, le principe masculin, et l’autre le principe féminin. Les poème épiques sont toujours accompagnés de cet instrument.

Qui est votre public?
D’abord j’ai pensé que mon public était composé de kalmouks, de bouriates et de mongoles. Aujourd’hui, je suis persuadé que mon public est international. Les français ne comprennent pas le kalmouk, mais ils l’écoutent! Le « djangar » est consacré à tous. C’est la notion d’un monde que les humains de ce monde écoutent avec intérêt.

Et votre projet de Yourte? Est-ce possible de revenir aux yourtes ( grande tentes traditionnelles)?
Il y a beaucoup de choses négatives et positives dans le monde. Il faut donc accumuler les meilleures pour évincer les pires. Je voyage souvent en Europe et rencontre beaucoup de gens qui s’intéressent à notre culture. Je voudrais créer un centre en France, au bord de l’Atlantique. Ce serait un centre culturel,, un musée qui réunirait toutes les cultures d’Asie et d’Europe, où nous pourrions exprimer nos émotions, nos idées, faire découvrir nos traditions ancestrales aux autres. Je note une tendance vers l’unification et je suis pour. La Yourte, c’est l’idée de Genghis Khan, l’homme du millénium. Il a dit qu’il fallait prendre soin de tout le monde, comme la mère le fait avec ses enfants. Mais en même temps, il faut savoir que, parmi eux, certains peuvent donner le bonheur et d’autres pas. Malgré les massacres qu’il a fait, Genghis Khan était un vrai jardinier. Il pouvait distinguer les branches fructifères de celles qui prennent l’humidité mais ne donnent pas les fruits. Et il coupait ces branches là, pour fortifier l’arbre, pour qu’il soit le plus fertile possible.

Propos recueillis et édités par Bella Le Nestour

John Allen

Traduction: Guilliana Tchepyreva

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